10/02/2026
Ce que le Congrès américain vient d'entendre sur Haïti

Image: U.S. Senate Committee on Appropriations
Le Chargé d'Affaires Wooster a posé les chiffres du déséquilibre sécuritaire devant le Sénat. Au-delà du constat, c'est l'engagement concret de Washington qui reste en suspens.
Ce mardi 10 février 2026, le Chargé d'Affaires américain en Haïti, Henry T. Wooster, s'est présenté devant le sous-comité des crédits du Sénat pour les opérations étrangères, présidé par le Sénateur Lindsey Graham. L'intitulé de l'audition ne laissait aucune ambiguïté : « Haiti 2026: Security and Foreign Assistance Priorities ».
Le Chargé d'Affaires Wooster a posé un constat que les Haïtiens connaissent dans leur chair : la Police nationale d'Haïti (PNH) disposerait d'environ 6 000 policiers opérationnels, face à près de 12 000 membres de gangs. Un ratio de un contre deux, avancé cette fois par un haut responsable américain, devant les élus qui votent les crédits.
Ce constat mérite d'être lu avec précision.
Les chiffres, et ce qu'ils cachent
Les données disponibles racontent une histoire plus nuancée que le ratio brut. Sur le papier, la PNH compte entre 9 000 et 13 000 agents selon les sources. Le Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH) recensait 13 196 policiers sur la masse salariale fin 2023. Mais entre les postes administratifs, les blessés, les déserteurs et les agents affectés à des zones rurales loin des combats, le chiffre de policiers réellement déployables dans les quartiers contestés pourrait effectivement s'approcher de ce que le Chargé d'Affaires Wooster a avancé.
L'hémorragie est documentée : 3 286 policiers ont quitté la PNH entre 2021 et 2023, dont 1 663 pour la seule année 2023. Quarante-huit ont été tués, soixante-quinze blessés. En face, la 34e promotion a produit 739 nouveaux agents en janvier 2025. Le calcul est simple : la PNH perd plus vite qu'elle ne recrute.
Côté gangs, l'International Crisis Group estime la coalition Viv Ansanm entre 12 000 et 20 000 membres. Mais ce chiffre mérite la même rigueur : environ 3 000 sont lourdement armés. Le reste inclut des guetteurs, des enfants enrôlés de force, des logisticiens et des coureurs. L'UNICEF signale une augmentation de 700 % du recrutement d'enfants au premier trimestre 2025 par rapport à la même période en 2024.
Le déséquilibre est donc réel, même si les chiffres exacts sont contestables. Ce qui ne l'est pas, c'est le constat : les forces de l'ordre haïtiennes sont numériquement et matériellement dépassées. Pour un commerçant de Delmas 33 ou une mère de famille à Carrefour-Feuilles, ces chiffres confirment ce que le quotidien leur impose déjà : l'État n'a pas les moyens de les protéger.
Ce que Washington a promis, et ce qui est arrivé
En septembre 2025, le Conseil de sécurité des Nations Unies a adopté la Résolution 2793, transformant la Mission multinationale d'appui à la sécurité (MSS) en Force anti-gangs (Gang Suppression Force). Le mandat est plus musclé : la GSF est autorisée à mener des opérations offensives contre les gangs de manière autonome, sans se limiter à un rôle d'appui à la PNH.
Le plafond autorisé est de 5 550 personnels. À ce jour, 991 sont déployés. Principalement des Kényans, avec des contingents du Guatemala, du Salvador, de la Jamaïque, des Bahamas et du Belize. Les « éléments majeurs » de la GSF ne sont attendus qu'à l'été 2026.
Autrement dit : entre le vote de la résolution et le déploiement effectif, il y a un écart de plus de quatre mois. Et il s'élargit. Pendant ce temps, les gangs ne suspendent pas leurs opérations. L'UNODC recense au moins 300 groupes criminels actifs à travers le pays, avec entre 270 000 et 500 000 armes à feu en circulation illégale. Le Haut-Commissariat aux droits de l'homme des Nations Unies a documenté plus de 5 600 personnes tuées par la violence des gangs en 2024.
Le moment politique
L'audition du Chargé d'Affaires Wooster intervient dans un contexte précis. Le mandat du Conseil présidentiel de transition a expiré le 7 février 2026, trois jours avant cette audience. En janvier, le Secrétaire Rubio a appelé le Premier ministre Fils-Aimé pour réaffirmer le soutien américain à son maintien en poste dans la lutte contre les « gangs terroristes ». En décembre 2025, le Chargé d'Affaires Wooster avait averti les membres du conseil de transition que toute tentative de démettre le Premier ministre pourrait entraîner des sanctions, y compris des interdictions de visa pour eux et leurs familles.
En mai 2025, Washington avait franchi un seuil en désignant Viv Ansanm et Gran Grif comme organisations terroristes étrangères. Cette désignation a des conséquences concrètes : gel d'avoirs et interdiction de soutien matériel, avec des poursuites fédérales possibles contre toute personne facilitant leurs activités.
Le Secrétaire Rubio avait déclaré, lors de l'adoption de la Résolution 2793 : « L'ère de l'impunité pour ceux qui cherchent à déstabiliser Haïti est révolue. »
La question qui se pose
Le témoignage du Chargé d'Affaires Wooster a le mérite de la franchise. Un diplomate américain de haut rang confirme publiquement, devant les élus qui contrôlent les crédits, l'ampleur du déséquilibre sécuritaire en Haïti. Ce n'est pas un rapport d'ONG ni un article de presse. C'est une déclaration officielle, dans un cadre institutionnel, avec des conséquences budgétaires potentielles.
Mais la franchise d'un constat n'est pas encore un engagement. La GSF est autorisée depuis plus de quatre mois et reste déployée à 18 % de sa capacité. La PNH continue de perdre des agents plus vite qu'elle n'en forme. Et les gangs, eux, ne font pas face à un problème de recrutement.
La question qui mérite d'être posée, maintenant que Washington a mis des chiffres sur le déséquilibre, est celle-ci : à quel rythme et avec quels moyens concrets les États-Unis comptent-ils combler l'écart entre ce qu'ils ont diagnostiqué et ce qu'ils ont déployé ?
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