09/02/2026
Après le 7 février 2026 : ce que l'appui américain attend d'Haïti, et ce qu'Haïti devrait exiger en retour

US military and Coast Guard ships as seen near Port-au-Prince on February 3, 2026. Photo Credit: US Embassy in Haiti
L'appui américain n'est ni un cadeau ni un piège. C'est un levier, si on comprend pourquoi il existe.
Le Nouvelliste a publié un éditorial qui fait le bilan de l’appui américain à Haïti autour du 7 février 2026. La lecture est optimiste. Contracteurs privés de sécurité, transformation de la Mission multinationale en Force de répression des gangs, navires de guerre dans nos eaux, financement militaire pour les FAd’H, extension de la loi HELP/HOPE. L’éditorial conclut qu’Haïti est une exception dans le discours isolationniste du président Trump et qu’il faut en profiter.
J’ai analysé chaque point. Les faits sont justes. L’explication des causes est incomplète. Et dans les relations internationales, ne pas comprendre pourquoi on vous aide, c’est se priver du seul outil qui permet de transformer l’aide en partenariat.
Pourquoi Washington ne veut pas d'un Haïti ingouvernable?
Le 2025 Organized Crime Index confirme ce que le renseignement américain documente depuis des décennies : Haïti reste un point de transit majeur pour la cocaïne, avec des routes maritimes, des parachutages et des pistes d’atterrissage clandestines reliant la Colombie aux États-Unis et à l’Europe.
Les chiffres sont parlants. En 2024, les opérations caribéennes coordonnées par le JIATF-South ont intercepté 71.4 tonnes métriques de cocaïne. La République Dominicaine voisine a saisi un record de 37.7 tonnes la même année, le double de 2023. InSight Crime avertit que les Caraïbes redeviennent un corridor principal de trafic vers l’Europe, où la consommation a doublé depuis 2011. En 2015, les neveux de la Première Dame du Venezuela ont été arrêtés à Port-au-Prince dans le cadre d’une opération conjointe DEA-BLTS impliquant 800 kilos de cocaïne destinés au marché américain.
Un Haïti où les gangs contrôlent les ports, les routes et les points d’entrée du territoire n’est pas seulement un drame humanitaire. C’est une brèche dans le dispositif de sécurité américain, à 700 miles de Miami.
La position géographique d’Haïti place le pays au centre de calculs stratégiques qui le dépassent. C’est un fait à comprendre, pas une carte à jouer. Et c’est en construisant un État fonctionnel qu’on transforme cette réalité géographique en levier réel.
L’Opération Southern Spear dans son contexte réel
Les trois navires dans la baie de Port-au-Prince (l’USS Stockdale, le USCGC Stone et le USCGC Diligence) ne sont pas un geste symbolique. Ils opèrent sous l’Opération Southern Spear, une initiative régionale anti-narcotrafic annoncée par le Secrétaire à la Défense Pete Hegseth en novembre 2025, couvrant les Caraïbes et le Pacifique Est.
Cette opération s’inscrit dans un redéploiement militaire plus large dans l’hémisphère occidental. La Stratégie de défense nationale de 2026 met l’accent sur la dominance militaire américaine dans la région. Le nouveau commandant du SOUTHCOM, le Général Francis Donovan, confirmé le 30 janvier 2026, arrive avec 37 ans de service militaire. Le SOUTHCOM a récemment supervisé la capture du leader vénézuélien Maduro dans l’Opération Absolute Resolve.
Haïti n’est pas le seul objet de cette attention. Mais Haïti en est un pivot géographique. Et cette réalité, souvent vécue comme une malédiction, est en fait un argument dans toute négociation bilatérale sérieuse.
Le facteur Rubio : une continuité à comprendre
Le Secrétaire d’État Marco Rubio n’a pas découvert Haïti en prenant ses fonctions. En tant que Sénateur de Floride, il a visité Port-au-Prince, rencontré le président Moïse, et déclaré publiquement qu’«Haïti est un intérêt vital pour la Floride, les États-Unis et tout l’hémisphère occidental.» Après l’assassinat du président Moïse en juillet 2021, le Sénateur Rubio a co-dirigé une lettre bipartisane au président Biden exigeant justice.
La Floride abrite la plus grande diaspora haïtienne aux États-Unis. Des Haïtiens-Américains siègent à la Commission du Comté de Miami-Dade et occupent des postes électifs de premier plan dans le sud de la Floride. Environ 100,000 Haïtiens y vivent sous le statut TPS.
Dès son premier mois comme Secrétaire d’État, en février 2025, le Secrétaire Rubio a émis un waiver de 40.7 millions de dollars pour l’aide sécuritaire à Haïti pendant le gel mondial de l’aide étrangère ordonné par le président Trump. Haïti était l’une des rares exceptions. En mars 2025, un voyage caribéen incluait une rencontre avec le chef du Conseil présidentiel de transition.
Cette continuité n’est ni accidentelle ni sentimentale. Le Secrétaire Rubio comprend que la stabilité d’Haïti est une variable dans l’équation sécuritaire de la Floride. Cela ne diminue pas la valeur de son engagement. Cela confirme que l’engagement repose sur des intérêts partagés, ce qui est, en soi, la base la plus solide pour un partenariat durable.
L’angle qu'il ne faut surtout pas ignorer : la Chine
L’ancienne commandante du SOUTHCOM, la Générale Laura Richardson, a témoigné devant le Congrès que la Chine a investi dans 40 projets portuaires “des Bahamas à la pointe de l’Amérique du Sud.” Son empreinte commerciale en Amérique Latine et dans les Caraïbes était projetée en augmentation de 4,000%. “Ce que la RPC appelle investissement, moi j’appelle ça extraction,” a-t-elle déclaré.
Un Haïti qui s’effondre est un Haïti où d’autres acteurs peuvent s’installer. Washington le sait. Et c’est une raison supplémentaire pour laquelle l’aide arrive maintenant, dans ce format, avec cette intensité.
Pour Haïti, cette compétition géopolitique n’est pas une menace. C’est un contexte à lire correctement. Un pays que plusieurs puissances veulent dans leur orbite est un pays qui peut poser des conditions, à condition d’avoir un gouvernement capable de les formuler.
Ce qui mérite un débat public
L’éditorial du Nouvelliste a le mérite de documenter le bouquet de mesures en faveur d’Haïti. Mais certaines dimensions de cet engagement méritent un examen plus approfondi, non par opposition, mais par responsabilité civique.
Vectus Global, la société fondée par Erik Prince, opère en Haïti avec un contrat de 10 ans qui inclut des opérations de drones et, à terme, un rôle dans le système de collecte d’impôts. Les résultats opérationnels contre les gangs sont documentés. Mais les rapports de l’ONU font aussi état de pertes civiles, y compris des enfants.
Le Haiti Criminal Collusion Transparency Act, voté en décembre 2025 dans le cadre du NDAA, impose au Secrétaire d’État de produire un rapport identifiant les élites politiques et économiques haïtiennes liées aux gangs, avec des sanctions automatiques dans les 90 jours. C’est un outil puissant. Il est aussi légitime de se demander : quand un État étranger dispose d’un mécanisme permanent de sanction sur votre classe dirigeante, quel est le rapport de force réel dans la relation bilatérale?
Enfin, un partenariat complet ne peut pas séparer la dimension sécuritaire de la dimension humaine. Les mêmes mois qui ont vu le déploiement de navires de guerre et de financement militaire ont aussi vu la tentative de révocation du TPS pour plus de 350,000 Haïtiens (bloquée par un juge fédéral le 2 février) et l’ajout d’Haïti à la liste d’interdiction de voyage en juin 2025. Ce n’est pas contradictoire dans la logique de Washington, qui sépare la sécurité hémisphérique de la politique migratoire. Mais pour Haïti, ces deux dimensions sont une seule réalité. Le prochain gouvernement devra les négocier ensemble, pas en compartiments séparés.
Ce que “profiter de la fenêtre” devrait vraiment signifier
Le Nouvelliste a raison : cette fenêtre n’est pas éternelle. L’éditorial conclut en rappelant que “les chouchous sont devenus tant de fois des exclus.”
L’appui américain repose sur des intérêts identifiables : la lutte contre le narcotrafic, le confinement de l’influence chinoise, la stabilité migratoire, le contrôle de l’hémisphère occidental. Ces intérêts ne vont pas disparaître.
Ce qui peut disparaître, c’est la forme que prend cet engagement. L’histoire récente d’Haïti en est la preuve : les missions se succèdent (MINUSTAH, BINUH, MSS, maintenant la Force de répression des gangs), les formats changent, les acteurs tournent. Ce qui reste constant, c’est la position géographique d’Haïti et la réalité stratégique qui en découle.
Le prochain gouvernement n’a pas besoin de “faire preuve de sérieux” pour mériter l’aide américaine, comme le suggère l’éditorial. Il a besoin de comprendre pourquoi cette aide existe, d’en négocier les termes avec précision, et de l’utiliser pour construire des capacités qui survivront au cycle politique américain.
Concrètement, cela veut dire : exiger la transparence sur les contrats de sécurité privée. Négocier la question migratoire dans le même cadre que la coopération sécuritaire. Utiliser le financement militaire pour bâtir une capacité de garde-côtes qui serve Haïti et ses partenaires. Insister pour que le Haiti Criminal Collusion Transparency Act soit appliqué en coordination avec, et non en substitution de, la justice haïtienne.
Le Premier ministre Fils-Aimé a désormais les pleins pouvoirs. Le CPT a quitté la scène. La route vers les élections commence. L’appui américain est là, avec ses raisons. C’est à nous de construire un pays qui n’ait plus besoin de béquilles pour marcher.
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