24/02/2026
Ce que j'ai dit en 2016

En 2016, j'avais plusieurs conversations sur la question de l'accès à internet en Haïti. L'argument dominant était simple : si les jeunes avaient accès aux outils numériques, les choses changeraient. La connectivité était présentée comme le problème central. La solution suivrait d'elle-même.
Je n'étais pas convaincu. Ce que j'observais autour de moi ne pointait pas vers un manque d'accès. Ça pointait vers quelque chose de plus difficile à nommer : une incapacité à connecter un outil disponible à un problème réel. L'accès était une condition nécessaire, pas suffisante. Ce qui manquait, c'était une façon de penser.
Dix ans plus tard, je le dis non pas pour me donner raison, mais parce que ce diagnostic est aujourd'hui plus urgent que jamais.
Ce qui a changé depuis 2016
En 2017, environ 12 % de la population haïtienne avait accès à internet. En 2025, cette proportion approche 40 %, avec plus de 10 millions de connexions mobiles, dont la quasi-totalité en haut débit. Les téléphones sont là. ChatGPT est gratuit. Et les outils professionnels qu'une génération entière de consultants payaient des centaines de dollars par mois sont aujourd'hui accessibles gratuitement depuis un réseau 4G dans la plupart des zones urbaines d'Haïti.
Et pourtant, le taux de chômage des jeunes en Haïti dépasse aujourd'hui 37 %, soit environ trois fois la moyenne mondiale. Le marché du travail formel n'absorbe pas les entrants. Et la question que se posent des milliers de jeunes Haïtiens reste identique à celle de 2016 : qu'est-ce que je dois étudier pour m'en sortir ?
L'accès aux outils a progressé. La capacité de s'en servir pour résoudre quelque chose de concret, pas au même rythme.
Ce que je vois chaque semaine
Je reçois des candidatures à HaitiBrand de façon régulière. Ce n'est pas un reproche aux personnes qui postulent. C'est une observation sur ce que le système produit. Les diplômes sont là. Les certifications aussi, souvent plusieurs. Ce qui manque fréquemment, c'est la capacité d'arriver face à un problème non balisé et d'en sortir avec quelque chose qui fonctionne.
Ce n'est pas une question de niveau d'études. C'est une question de méthode. Ce qu'on cherche, c'est quelqu'un capable de regarder une situation, de choisir parmi plusieurs approches, de tester, d'ajuster et de livrer un résultat. Ce type de raisonnement n'est pas enseigné de façon systématique. Et c'est visible dans chaque dossier.
Ce n'est pas une observation récente. Selon l'Indice de Capital Humain de la Banque mondiale, un enfant haïtien fréquente l'école en moyenne 11,4 ans d'ici ses 18 ans. Une fois la qualité de l'enseignement prise en compte, ces années n'équivalent qu'à 6,3 années d'apprentissage réel. Cinq années de présence en classe qui ne produisent rien de mesurable. Non pas par manque d'effort des élèves, mais par ce qu'on a choisi de leur enseigner, et comment.
L'industrie qui a comblé le vide
Face à un marché du travail incertain et à des institutions qui ne répondent pas, une industrie s'est développée pour capter l'anxiété des jeunes : les formations courtes, les séminaires d'un weekend, les certificats de deux semaines. Ces offres prolifèrent avec une promesse implicite : suivez ce cours et vous aurez ce qu'il faut pour trouver votre place.
Dans la grande majorité des cas, cette promesse ne se tient pas. La valeur de ces formations est limitée, pour le marché haïtien et davantage encore pour n'importe quel autre marché. Ce n'est pas forcément une question de mauvaise foi. C'est un problème de design : des contenus centrés sur des outils spécifiques, jamais sur une façon de penser.
Une étude publiée en 2021 dans la Revue d'économie du développement a suivi 530 sortants du système de formation technique et professionnelle haïtien sur l'ensemble des dix départements du pays. Résultat : seulement 34 % avaient trouvé un emploi après leur formation. Les chercheurs identifient des curricula déconnectés des besoins réels du secteur productif, l'absence de crédit pour les jeunes entrepreneurs, et l'inexistence de dispositifs d'accompagnement à l'insertion. Ce marché extrait de l'argent de jeunes en situation d'incertitude sans leur donner ce qu'il faut pour se positionner sur le marché du travail réel. L'effet n'est pas toujours intentionnel. Mais il est réel.
Ce qui reste quand les outils changent
Quand j'ai commencé mon master en 2022, certains contenus enseignés étaient déjà partiellement dépassés. Les plateformes SaaS étudiées, les stratégies considérées comme standard, les playbooks que l'on copiait, les benchmarks que l'on citait en cours. Tout a évolué, parfois radicalement, en moins de deux ans.
J'ai fait mon baccalauréat en économie appliquée au CTPEA, considéré comme le programme le plus rigoureux du pays. Ce que j'y ai appris était solide. Mais j'ai aussi regardé des collègues sortir de là avec une certitude que le diplôme ne justifiait pas, peu disposés à écouter, convaincus que la maîtrise des probabilités et des modèles suffisait à gouverner. Plusieurs d'entre eux sont entrés aux plus hautes fonctions de l'État. Les résultats sont là pour parler. C'est triste à dire. Mais c'est précis.
Ce n'est pas une critique de mon programme. J'ai fait un master en communication politique dans l'un des meilleurs programmes aux États-Unis, à Washington D.C., en tant que boursier Fulbright. Ce que je décris, je l'ai vécu de l'intérieur. C'est la nature d'un domaine en mouvement continu.
Ce qui reste, c'est autre chose. La capacité d'analyser une situation inconnue sans attendre qu'on vous dise quoi faire. La capacité de livrer quelque chose qui fonctionne, dans un environnement imparfait, avec les ressources disponibles, sans attendre des conditions idéales qui n'arriveront pas. Il n'existe pas de manuel pour ça. Pas de certificat non plus.
Le Forum économique mondial estimait en 2025 que 39 % des compétences actuellement valorisées sur le marché du travail mondial seront obsolètes d'ici 2030. La même étude identifie la pensée analytique comme la compétence prioritaire pour 70 % des employeurs. Ce chiffre est stable depuis plusieurs éditions, précisément parce que cette compétence résiste là où tout le reste se déprécie.
Ce ne sont pas des chiffres abstraits. C'est une description exacte de ce que je vois à travers les candidatures que je reçois, et de ce qui distingue les personnes qui progressent de celles qui stagnent.
Ce qu'il faut absolument construire
Je ne prétends pas avoir une réforme éducative à proposer en quelques paragraphes. Mais certaines choses sont claires.
Les formations courtes ne vont pas disparaître, et ce n'est pas l'objectif. Ce qui doit changer, c'est l'honnêteté sur ce qu'elles peuvent réellement faire. Un séminaire de deux semaines peut introduire un outil. Il ne peut pas former quelqu'un à raisonner face à ce qu'il n'a jamais vu.
La prochaine génération de travailleurs et de dirigeants haïtiens ne peut pas être construite sur un socle de contenus avec une durée de vie de deux ans. Ce qu'on doit leur transmettre en priorité, c'est la capacité de continuer à apprendre seuls, de poser les bonnes questions face à un problème nouveau, d'improviser avec ce qu'ils ont et de ne pas attendre des conditions parfaites pour avancer. Ça ne s'enseigne pas avec un contenu. Ça s'enseigne avec une méthode.
La question que je me posais en 2016 est toujours là : combien de temps encore allons-nous confondre l'accès à l'information avec la capacité de s'en servir pour changer quelque chose ?
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