18/02/2026

Quand le ministère de la Défense d'Haïti interdit ce qui existe partout ailleurs

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Un communiqué bâti sur une affirmation fausse, dans un contexte où la vraie question n'est pas syndicale.

Le 10 février 2026, le ministère de la Défense d'Haïti a publié un communiqué affirmant qu'« aucun syndicat n'existe au sein du ministère de la Défense » et qu'« il n'y en aura jamais ». Le texte va plus loin : il affirme que « nulle part au monde il n'existe de syndicats au sein des Forces armées ou des ministères de la Défense ». Et il prévient que toute tentative de se réclamer d'un syndicat sera considérée comme « un acte criminel », passible de « sanctions disciplinaires sévères » et de « poursuites judiciaires sans avertissement ».

Le problème, c'est que l'affirmation centrale de ce communiqué est fausse. Et ce qu'elle cherche à masquer mérite d'être examiné.

Ce que le communiqué ignore, ou choisit d'ignorer

Des syndicats militaires existent dans plus de vingt pays. En Suède, l'Officersförbundet regroupe 16 000 membres et négocie les conditions d'emploi de l'ensemble du personnel militaire à temps plein. En Norvège, le Befalets Fellesorganisasjon représente plus de 12 300 militaires. Le Danemark, la Finlande, la Belgique, les Pays-Bas, l'Allemagne, l'Autriche, la Suisse, l'Afrique du Sud : tous disposent de structures syndicales ou associatives au sein de leurs forces armées. En Afrique du Sud, le South African National Defence Union existe depuis 1994 ; en 1999, la Cour constitutionnelle a jugé inconstitutionnelle toute interdiction faite aux militaires d'adhérer à un syndicat.

L'Organisation européenne des associations et syndicats militaires (EUROMIL), fondée en 1972 à Bruxelles, regroupe 38 associations de 22 pays et représente près de 500 000 militaires.

En 2014, la Cour européenne des droits de l'homme a rendu un arrêt dans l'affaire Matelly c. France qui a fait jurisprudence : une interdiction totale de former ou de rejoindre un syndicat pour les militaires porte atteinte à « l'essence même de cette liberté » et viole l'article 11 de la Convention européenne des droits de l'homme. Des restrictions à l'exercice de ce droit sont admissibles. Une interdiction absolue ne l'est pas. La France, ancienne puissance coloniale d'Haïti, a été contrainte d'adopter en juillet 2015 une loi autorisant la création d'associations professionnelles nationales de militaires.

Affirmer que « nulle part au monde » de telles structures n'existent, c'est soit de l'ignorance, soit un mensonge délibéré. Dans les deux cas, c'est indigne d'un communiqué officiel.

Que dit réellement la constitution haïtienne ?

L'article 35-3 de la constitution de 1987 est limpide : « La liberté syndicale est garantie. Tout travailleur des secteurs privé et public peut adhérer à un syndicat représentant sa profession en vue de la défense exclusivement de ses intérêts de travail. »

Le texte ne contient aucune exclusion explicite pour les militaires. La question de savoir si un soldat est un « travailleur » au sens de cet article est précisément celle que la CEDH a tranchée par l'affirmative dans l'arrêt Matelly. Le communiqué du ministère de la Défense contredit non seulement le droit international, mais potentiellement la constitution du pays qu'il prétend défendre.

Ce qui m'a frappé, c'est le timing

Ce communiqué n'arrive pas dans un vide. Le 2 février 2026, huit jours avant sa publication, le directeur général du ministère de la Défense, Jean Ronel Sistanis, a tenu une conférence de presse pour accuser publiquement le ministre Jean Michel Moïse de détournement de fonds. Les montants allégués donnent le vertige : 80 millions de gourdes pour la réhabilitation du quartier général sans résultats visibles, 160 millions pour un projet agricole à Belladère sans trace de construction, 350 millions du Fonds de renseignement utilisés hors de tout cadre légal, 70 millions pour un garage qui n'existe sur aucune base militaire.

Le 4 février, le directeur général Sistanis a été auditionné par l'Unité de lutte contre la corruption (ULCC), a confirmé l'ensemble de ses déclarations et soumis des documents qualifiés de « particulièrement compromettants ». Le ministre Moïse a répondu en annonçant des poursuites pour diffamation.

Six jours plus tard, le ministère publie un communiqué menaçant de sanctions pénales quiconque tenterait de « perturber le bon fonctionnement des institutions de défense » ou d'« induire l'opinion publique en erreur ».

La coïncidence mérite d'être relevée. Un directeur général accuse son ministre de corruption documentée. Le ministre menace de poursuites. Puis le ministère publie un texte qui qualifie d'« acte criminel » toute tentative d'organisation collective ou de perturbation institutionnelle. Le communiqué parle de syndicats. Mais à qui s'adresse-t-il vraiment ?

Ce que cette langue rappelle

Il y a une phrase dans ce communiqué qui devrait alerter quiconque connaît l'histoire d'Haïti : « Il n'y en a jamais eu et il n'y en aura jamais. » Aucune institution démocratique ne s'exprime ainsi. Les droits évoluent, les lois changent, les cadres juridiques s'adaptent. Déclarer qu'il n'y aura « jamais » de syndicat, c'est le vocabulaire de l'autorité permanente, pas de la gouvernance démocratique.

Les Forces armées d'Haïti ont été dissoutes en décembre 1995 par le président Aristide précisément à cause de leur tradition autoritaire : coups d'État répétés et suppression systématique de toute organisation indépendante. L'armée a été officiellement reconstituée le 17 novembre 2017 par le président Jovenel Moïse et devait incarner une rupture avec ce passé. Aujourd'hui, avec 987 soldats actifs et un budget de 10,7 milliards de gourdes dont l'utilisation fait l'objet d'accusations publiques de détournement, cette institution émet des communiqués dont le ton et la logique rappellent exactement ce qui avait justifié sa dissolution.

La question n'est pas de savoir si les FAd'H ont besoin d'un syndicat. La question est de savoir quel type d'institution elles sont en train de devenir quand leur premier réflexe, face à une crise interne de corruption, est de menacer de poursuites pénales quiconque oserait s'organiser.